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REGARDE / les secrets révélés par David Kadoche

Le film démarre sur une séquence montrant le personnage principal, Greg (Loïc Lefebvre), en train de se préparer un matin avant de partir travailler. Au même moment, sa compagne (Clara Huet) lave du linge à la main dans un lavabo. On s'installe dès lors dans le quotidien apparemment ordinaire de ce jeune couple que deux « regards » opposent.

Jamais au début du film ils ne seront vus sur un même plan ou dans un même lieu. Ils semblent se parler et se répondre l’un autre, sans jamais que nous puissions être sûr qu’ils sont véritablement réunis au même endroit, ni que le décor ne les relie. Cette ambiguïté, je l’ai voulue pour insister sur cette impression de « deux mondes » opposés et pour interpeller le spectateur sur le fait qu’une « même vie », au sens de vie commune, peut être vécue de manière totalement différente par les partenaires respectifs. C’est le regard que l’on porte en tant qu’individu autonome et libre penseur qui détermine le point de vue que l’on choisira de considérer. C’est-à-dire notre capacité à en percevoir l’aspect positif avant d’en voir le négatif. 

La mise en scène des deux regards présentés est marquée par une rupture physique : ils ne sont jamais ensemble sur un même plan, mais aussi visuelle : par notamment le travail sur les couleurs et la lumière, les angles de vue… Tous ces choix concernant l’esthétique de l’image, je les ai souhaités dans le but souligner cette intention d’opposer les « deux points de vue » de cette vie partagée. 

Le monde dans lequel la compagne de Greg évolue est très froid, étriqué, elle est toujours filmée en plongée ou en contre-plongée, sans profondeur de champs derrière elle, coincée entre des murs toujours très proches d'elle, oppressants, étouffants. Ce monde est le reflet de sa vision pessimiste de son existence. 

Dans ce court métrage, j’ai eu recours à l’utilisation de symboles pour la mise en scène. L’usage de la symbolique, par des images, ou des allégories, sont pour moi une façon de renforcer l’impact émotionnel parfois conscient ou inconscient chez le spectateur et porteur d'une dimension poétique auquel j'ai toujours été sensible dans toutes mes démarches artistiques. J’ai notamment usé de la symbolique pour peindre l'état de l’esprit et le degré de bonheur respectifs de nos deux personnages principaux. Le moral de la compagne de Greg est au plus bas ; j’ai donc fait le choix de l’illustrer par un recours quasi-systématique à la contre-plongée. Je voulais utiliser la forte impression visuelle que dégage cet angle de vue pour accentuer et matérialiser visuellement cette sensation d’un moral au plus bas. La caméra prendra véritablement de la hauteur seulement à l’arrivée de Greg qui est celui qui l’élève et la tire vers le haut.

La chute de Greg dans le couloir, représente de manière imagée les obstacles qui viennent parfois interrompre notre parcours de vie. Ces obstacles qui jalonnent notre chemin de vie, défient notre capacité à rebondir et à nous relever.

Lorsque la compagne de Greg récupère un panier dans la niche qui lui sert de rangement devant la fenêtre de toit, elle fait tomber par la même occasion une autre boite et son contenu au sol. Cette scène sans dialogues, n’est en réalité pas aussi anodine qu’elle pourrait le sembler au premier abord, c’est une séquence lourde de sens et de messages symboliques. Au-delà de la représentation symbolique d’une existence qui lui échappe et s’effondre, j’ai aussi mis en scène la lumière avec une intention précise. Dans « le monde » de la compagne de Greg, la lumière revêt une dimension doublement symbolique en ce qu’elle incarne l'allégorie du « bonheur » et à la fois le manque de « clairvoyance » de la jeune femme qui l’empêche d’atteindre cette lumière pourtant présente mais qui échappe à son regard. Ce bonheur (cette lumière) a du mal à entrer dans sa vie : c’est la raison pour laquelle la source de lumière naturelle a volontairement été encombrée par les boites et les cartons qui sont nichés devant la fenêtre, la privant d’une grande partie de quantité de lumière dont elle pourrait bénéficier sans cet amoncellement. Un bonheur qui semble à porté de « regard » et pourtant inaccessible du fait du nombre d’éléments qui obstruent son passage. L’amoncellement d’objets représente la confusion de l’esprit de la jeune femme et son manque de « clairvoyance » quand à la réalité de sa condition. La lumière ne l’atteint que partiellement la faute à cet esprit confus et quand elle libère un peu ce qui obstrue l’entrée libérant plus de lumière, elle finit par lui tourner le dos. 

L’univers de Greg est beaucoup plus chaud, plus lumineux. La lumière le suit partout où il passe. Même le matin alors que le jour éclaire l’appartement de Greg, les luminaires sont symboliquement allumés. Il est porteur de cette lumière et la diffuse autour de lui par ses attentions, mais aussi ses mots et son sourire inébranlable. Dans un souci d’équilibre avec les séquences de la compagne de Greg, j’ai repris le procédé symbolique du positionnement de la caméra comme mesure du degré de bonheur sur la première séquence d’ouverture du film avec un positionnement en plongée sur Greg, reflétant du très haut degré de bonheur habitant Greg et son point de vue sur sa vie. Dans « son monde », la cécité de Greg est uniquement révélée par des petits détails : la présence du parapluie, son échange avec son collègue de bureau sur le match de foot dont il a deviné le résultat grâce aux klaxons annonciateurs de victoire, et son incapacité à voir l’obstacle de la caisse à outils dans le couloir. On « voit » son handicap au début du film tel que lui a décidé de le vivre, c’est-à-dire imperceptible, cela ne l’empêche pas de vivre ni d’atteindre le bonheur. Je trouvais le contraste intéressant et le message d’autant plus fort que cette leçon du regard à porter sur nos propres existences soit donnée par un aveugle. Greg souffre de cécité pourtant sa clairvoyance est plus grande que celle de sa compagne voyante. 

Un autre élément central au film est le miroir, qui est le lien autour duquel se réunissent Greg et sa compagne. Il incarne le reflet de la réalité, celle de la compagne de Greg. 
Ce n’est pas un hasard si j’ai choisi de faire apparaitre Greg et de révéler son handicap pour la première fois sur le même plan que sa compagne à travers le reflet du miroir. 
Elle subit son existence et ne perçoit que l’aspect négatif de sa vie et de ce qui l’entoure. Tout l’inverse de Greg. Greg dans son monologue de fin, va réussir à déclencher le déclic en elle, à lui faire comprendre que finalement celle qui ne « regarde » pas là où il faut, c’est peut-être elle. Elle ne voit pas le bonheur qui est face à elle. 

Le film illustre le bonheur autour de cette valeur essentielle qui est l’amour, c'est un peu la pièce maitresse de ma définition du bonheur. Je pense que l’amour, sous toutes ses formes est la clef du bonheur.  
J'ai exprimé l'amour de Greg et sa compagne par un autre détail symbolique : ils ne se regardent pas directement lorsqu’ils se retrouvent devant le miroir, parce que je voulais illustrer cette idée que le bonheur n’est pas : « se regarder l’un l’autre, mais c'est regarder ensemble dans la même direction. » 
L’inversion du positionnement de Greg par rapport à sa compagne lorsqu’il déclenche en elle le déclic de changer son regard sur leur vie a été décidé dans le but de montrer symboliquement un passage de « l’autre côté du miroir », et marquer le changement de point de vue opéré par la compagne de Greg. On ne regarde plus le reflet d’une réalité, mais on regarde directement cette réalité depuis un autre point de vue celui du miroir, la véritable réalité est là, dans ce que l’on choisit de voir.

 

 

 

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